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Les merveilleux nuages...
jeudi 22.04.10 - 19h45
auteur : Sabine Aussenac - Auch
« J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... les merveilleux nuages!"Baudelaire.
On la voyait autrement, la fin du monde.
Plus terrifiante, plus flamboyante. Agitée, avec des scuds, des missiles, des explosions, des gyrophares, des ponts aériens. Et avec Bruce Willis en personnage central, ou Mel Gibson, peut-être.
Et puis on situait le début vers le Proche-Orient, en quelque terre aride, en paysages solaires et nus, mais plutôt agrémentés de caravanes, de chameaux, de palmeraies où de bons GI’s auraient goûté quelque repos du guerrier.
Il nous a bien eus, le monde.
Car ce volcan islandais me semble ressembler à quelque immense plaisanterie de notre mère la Terre.
On dirait que « Home » s’en paye une tranche.
Morte de rire, sans doute, la planète, de voir ses occupants les plus agités soudain cloués au sol comme de grands albatros mazoutés.
On nous promettait du péril jaune, et voilà que le ciel s’obscurcit. L’avenir est grisé, le rêve a un goût de cendres.
On nous rabattait les oreilles avec des islamistes fous, et voilà que seul le préfixe est correct. « IS », d’Islande…Isle, une île, la possibilité d’une île. D’une île de ces Nords perdus, froide, arctique, en plein voyage immobile, entre lave et glaciers.
Là bas, la terre rit à s’en décrocher les entrailles. Elle se moque bien de nous, de nous, les occidentaux, de tous ces traders en déroute, de tous ces touristes déboussolés, et de nos rythmes soudain ralentis.
On attendait « Astéroïde » et des petits hommes verts aux lasers foudroyants, nous voilà seulement cloués au sol, le bec dans l’eau, pris à nos propres pièges, tout paniqués loin des nôtres, pleurnichant aux portes de nos ambassades, trépignant aux guichets des tour-operators débordés, pris en flagrant délit de fuite, n’ayant qu’une hâte : rentrer al païs…
Jamais le home, sweet home n’aura eu meilleur goût pour ces milliers de touristes en goguette, soudain aussi perdus à l’autre bout des mondes que des abeilles sans leur reine, orphelins de leurs patries respectives, tempêtant devant quelques micros compatissants et exprimant, presque tous, cette inquiétude qui semble presque ridicule : pourront-ils reprendre leur travail ? Les voilà, les découvreurs de pyramides, soudain orphelins de leurs pelouses à tondre et des courses du samedi. Le quotidien leur manque terriblement. Soudain, le all inclusive leur donne la nausée, les GO les horripilent. Jamais plus ils ne partiront au-delà de Valras-plage…Qu’on leur rende leur douce France, leur Union Jack ou leurs alpages !
Et c’est là que le bon sens paysan me fait sourire, moi, la voyageuse immobile, l’enferrée vivante à ses fers paupérisés, moi la prof sans vacances, adscripta glaebae en ses terres gasconnes, puisque ce volcan cracheur de vérités nous le dit chaque jour : heureux qui comme Ulysse…
Je les regarde, ces jeunes parents en larmes qui ont laissé un bébé à Paris, et je leur dis que la prochaine fois, ils y réfléchiront à deux fois avant d’aller batifoler en amoureux à New York.
Car le volcan nous ramène au réel, à nos taches simples, à un rythme désuet. Oh, sans aller jusqu’à traverser les Cévennes avec un âne, on peut malgré tout se demander si ce frein obligatoire aux pollutions scandaleuses engendrées par les trafics aériens ne sera pas bénéfique pour nos poumons et pour l’état de la planète…
Et je conçois cette catastrophe comme une jolie leçon de choses. En dix minutes d’infos, on apprend comment prononcer l’imprononçable-et l’on comprend pourquoi les films de Bergman se déroulent dans un silence pesant, entre une belle-sœur au regard fou, une horloge et trois sapins couleur d’enfer, car le suédois est aussi dur à prononcer que l’islandais…-, mais aussi que les liens du sang sont justement irremplaçables-voir de désespoir des parents sus nommés, se tordant les mains sur le tarmac-, et enfin que la nature est indomptable-et nos enfants, émerveillés, voient peut-être se profiler d’autres avenirs que d’improbables Nouvelle Star ou autres La Ferme Célébrités…Combien de Benveniste, de Dolto et de Darwin naîtront suite à ce nuage de cendres ???
Et puis ce volcan au patronyme viking des plus rudes semble voguer vers une philosophie nouvelle. En immobilisant l’occident, il semble nous obliger à réfléchir, à faire de nos tarmacs dévastés des agoras à reconstruire ; à quelques encablures du bac de philo, il pose la question aux lycéens désœuvrés : « Qu’est-ce-que le bonheur ? »
Est-il dans le pré, ce bonheur, ou au-delà des terres ? Qu’est-ce-que la solidarité ? Comment la planète réagit-elle face à une crise d’envergure internationale ?
En plus, les médias l’ont fait finement remarquer : il n’y a pas de morts. On dirait une sorte de répétition générale, sans tsunami ni grippe H1N1, sans masques ni vaccins. La vérité nue, aussi pure que les nuages, aussi douloureuse que les cendres qui, toujours, moi, la petite goy triste, me ramènent à d’autres cendres, celles de grandes cheminées dont parle le poète :
« Gloire de
cendres
derrière vous mains
de trois-chemins.
Les dés jetés, de l’Est, avant et
devant vous, terribles.
Personne
ne témoigne pour le
témoin. »
Paul Celan.
Mais ces cendres viennent, pour une fois, des entrailles de notre terre, elles ne sont pas le produit de cataclysmes ou d’holocaustes, ni de terres brûlées, non, ces cendres se contentent de nous demander une pause, un répit, elles mettent notre vie en stand by et nous proposent de rêver un peu…
« Elle avait éprouvé un curieux désir alors, celui de se baigner dans cette mer de nuages, ce mélange d’air, d’eau et de vent qu’elle imaginait sur sa peau, léger et doux, enveloppant comme certains souvenirs d’enfance. Il y avait quelque chose d’incroyable dans ces paysages du ciel, quelque chose qui réduisait votre vie à un rêve idiot « empli de bruit et de fureur », rêve accompli aux dépens de cette sérénité poétique qui comblait les yeux et aurait dû être la vraie vie. Seule, être seule sur une plage, étendue, laissant passer le temps, comme elle l’entendait passer en ce moment dans cette pièce déserte que l’aube hésitait à découvrir. Echapper à la vie, à ce que les autres appelaient la vie, échapper aux sentiments, à ses propres qualités, à ses propres défauts, être seulement une respiration provisoire sur la millionième partie d’un des milliards de galaxies. »
Les merveilleux nuages.
Françoise Sagan
Sabine Aussenac.



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